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Reconstitution du costume de la cafrine

1ère partie : les recherches


Une cafrine & son bébé

Nous sommes fiers de vous présenter notre dernier projet de reconstitution historique, basé sur cette aquarelle de Hippolyte Charles Napoléon, marquis de Trévise, datant de 1861.

Afin que vous ne manquiez d'aucune information, nous vous proposons de vous reporter à l'article consacré à ce personnage: Hippolyte Charles Napoléon Mortier de Trévise fut très proche de la cour de Napoléon III.

Un triptyque d'articles sera publié à propos de cette cafrine, comprenant

  1. les recherches, menées par Dominique VANDANJON-HERAULT
  2. la confection, par notre coordinatrice de projet, Alicia PIOT BOUYSSE
  3. le résultat, par toute notre équipe 

Aquarelle de Charles H. N. Mortier, marquis de Trévise: Au Tampon, Une cafrine et son petit, 1861. Conservée aux Archives départementales de La Réunion, 40 Fi 76. Dimensions: 18 cmx 13 cm

Les éléments de l'aquarelle

Cette aquarelle a été réalisée une douzaine d'années après l'abolition française de l'esclavage de 1848. Le titre, qui n'est pas visible ici, a été donné par son auteur.

On y voit une jeune mère, pieds nus, vêtue d'une ample robe bleue, en toile dite de Guinée, qui porte son bébé dans le dos à l'aide d'un pagne coloré. Sur sa tête, un foulard rouge est noué, avec presque des allures de bonnet phrygien. Son bébé est protégé du soleil par un mouchoir posé sur sa tête.

Plusieurs éléments interpellent, dans cette illustration:

Le terme de Cafrine: qui est cette jeune femme ?
Jean-Baptiste DUMAS, Extrait d'aquarelle, Archives départementales de La Réunion,

Cette jeune femme n'est pas nommée, ce qui est inhabituel, semble-t-il, pour Mortier de Trévise, car, dans l'album qu'il réalise au cours de ses deux voyages à l'île de La Réunion, en 1861 et 1866, il prend bien soin de nommer la plupart du temps, les personnes rencontrées même fugitivement, au hasard des escales, à Malte, ou en Egypte par exemple.

 "Cafrine" : cela veut dire qu'elle n'est pas créole, donc, elle ne serait pas née dans l'île. D'un autre côté, le terme de Cafrine a déjà, à cette époque, le sens parfois affectueux qui subsiste de nos jours. Dans ce cas, cette femme pourrait être la fille d'une Cafrine arrivée à l'époque de l'esclavage, depuis la côte orientale de l'Afrique.

Jean-Baptiste DUMAS, Extrait d'aquarelle, Archives départementales de La Réunion. Cette autre aquarelle, plus ancienne, date de la période précédente, celle de l'esclavage. Le plus intéressant est que la jeune femme esquissée par Jean-Baptiste DUMAS en 1830 porte quasiment le même type de robe que notre Cafrine, près de trente ans plus tard ! Quelle mode peut-il y avoir pour des travailleurs qui ne possèdent pas grand-chose? La coupe de la robe est très similaire, et l'ampleur du modèle permet, pour une femme, de la porter même pendant les mois de grossesse...

Une vue en contre-plongée

Là encore, un fait inhabituel chez notre aquarelliste: il appplique scrupuleusement les recommandations faites dans les ouvrages les plus réputés consacrés à l'art nouveau de l'aquarelle, à cette époque - par exemple celui de Constant Viguier et Langlois de Longueville, réédité plusieurs fois depuis 1827 - qui recommande de partir du point de fuite, et de dessiner les personnages en légère contre-plongée pour en restituer le plus de vérité possible.

Mais ici, cela interroge, car enfin, l'artiste a dû s'agenouiller, même légèrement, pour capter la pose de la jeune femme. attitude étrange, n'est-ce pas, pour un marquis, devant une femme de condition bien modeste, voire une affranchie?

Un bébé de quelques mois

Comme l'enfant tient sa tête penchée, on pourrait penser qu'il n'est âgé que de quelques mois, quatre à peine. Mais l'essai de reconstitution du vêtement, avec un enfant un peu plus âgé, a produit le même effet visuel, lorsque le petit, fatigué par les prises de vue, s'est endormi!

L'âge supposé de l'enfant donne une naissance entre le deuxième semestre 1860, et début 1861: cela nous a permis de rechercher les candidates potentielles au titre de cette "cafrine", en plongeant dans les registres d'état-civil de Saint-Pierre pour cette période.

En 1860, il y eut 553 naissances, et 666 l'année suivante, pour un nombre inconnu d'habitants sur la commune à cette date. On sait que la population totale de l'île était environ de 200 000, dont près de 36 000 pour Saint-Denis. En tous les cas, bien plus de naissances que de mariages, et une très forte mortalité infantile, qui touche aussi bien les classes aisées que les pauvres gens.

Quant à la différence d'une centaine de naissances supplémentaires en 1861, elle témoigne de la vigueur du courant d'immigration de travailleurs, plus ou moins forcés, qui arrivent dans l'île après 1848. C'est ce que l'on désigne sous le terme d'engagisme. C'est ce qui apparaît dans ce document statistique extrait des Archives départementales de La Réunion pour l'année 1921, où l'engagisme perdure, et donc, le dénombrement de la population selon l'origine géographique.

Une mystérieuse clé

Il se peut que cette jeune femme garde soit la clé du Château de Bel Air, la résidence de changement d'air des maîtres de la propriété, les Kerveguen, soit celle de l'infirmerie.

En cherchant les naissances ayant eu lieu au Tampon, on trouve peu de candidates qui cumulent à la fois la jeunesse, et le fait d'être dignes de la confiance des maîtres pour assumer une telle responsabilité, aussi jeunes.

C'est le cas de Marie Axida ARTICHAU, 17 ans en 1861, qui a accouché le 5 septembre de l'année précédente, d'un garçon, prénommé Jérôme. Le père, 27 ans, s'appelle Désiré APOLLODORE, et il est domestique chez Kerveguen, au Tampon.

Autre candidate : Clémence ROBINET, une servante de 27 ans, épouse de Edmond SALBRIS, 34 ans, domestique. En août 1860, un petit Gabriel leur est né, rue de la Plaine, où ils habitent. Les témoins pour l'acte de naissance sont des affranchis, anciens esclaves de Gabriel de Kerveguen. Ce dernier vient juste de mourir accidentellement, en mars 1860, à Paris, où il s'était rendu pour affaires, et pour préparer le mariage de sa fille, Emma.

Les jeunes parents, Clémence et Edmond, ont-ils, en donnant ce prénom de Gabriel à leur enfant, voulu honorer la mémoire du défunt? Cela ne peut être qu'en signe de reconnaissance d'une éventuelle générosité: un bout de terrain, donné à cultiver en colonage ? - mode de faire-valoir où la terre reste propriété du maître, mais les fruits sont partagés entre colons agriculteures et le propriétaire ...


Un exemple de lieu de vie

Site des environs de la Rivière d'Abord, lithographie Jean-Joseph PATU DE ROSEMOND. Conservée au Musée historique de Villèle, La Réunion.
Ce dessin donne une image idéalisée de la famille créole, ou des familles de travailleurs même esclaves. En particulier, il laisse croire à une vie assez facile, où la nourriture ne manque pas, sous forme d'arbres fruitiers: bananiers, papayers, arbre à pain, vacoas, dont les fruits peuvent se manger, tandis que les feuilles permettent de fabriquer nattes et sacs d'emballage...

Les accouchements

"Les négresses sont bonnes mères et ne font usage, quoi qu'on en ait dit, d'aucun moyen abortif. Et quel intérêt auraient-elles à se faire avorter? Une population de douze ou quinze mille âmes ne nous a donné occasion d'observer aucun avortement qu'on pût rattacher à des moyens criminels. Leur bonne conformation, le grand développement de leur bassin, la dilatation, la mollesse des parties charnues, tout concourt à rendre faciles chez ces esclaves, les accouchements auxquels préside presque toujours une vieille accoucheuse."

Cet extrait de texte fait état des préjugés de son auteur, mais il témoigne aussi de son expérience sur le terrain. Les 12 ou 15 000 âmes dont il parle sont sans doute celles du secteur de l'île qui lui était dévolu.

Qui sont ces "accoucheuses" ?

Les accoucheuses sont des matrones, métier occasionnel qui existe quasiment depuis le début de la colonisation de l'île.

Avant 1848, ce sont des esclaves expérimentées, qui délivrent même les maîtresses blanches, ce qui n'est pas sans équivoque quant à leur statut. 

Ce sont ces matrones qui viennent déclarer à l'état-civil les naissances hors mariage. On connaît le nom de quelques unes, pour Saint-Pierre par exemple: Gerville Célestine, née Victoire Coralie, qui a 56 ans en 1861.

Elles expliquaient également la manière de préparer les tisanes à prendre, avant et après l’accouchement, comme par exemple, des infusions de gingembre ou de safran vert.

Elles donnaient des conseils pour les soins aux nouveaux-nés, avec, là aussi, des tisanes à administrer, afin de leur permettre d’évacuer le méconium contenu dans leurs intestins, ou bien de lutter contre le tambav- mot malgache désignant les coliques du nourrisson...

Ma-Marie, Sage-femme, photographie conservée au Musée des Arts décoratifs de l'océan Indien, MADOI, référence inventaire: 18P1.7_PHO.2012.2274.35a

"Les descriptions faites par les matrones attestent d’un suivi tant prénatal (palpation, examen, toucher, administration de tisanes, conseils pro-phylactiques) que post-natal (suivi des suites de couches, bains cicatrisants, soins au nouveau-né), d’une grande disponibilité et d’une grande conscience professionnelle. De plus, les récits d’accouchements mettent en évidence la connaissance de diverses techniques obstétricales particulièrement difficiles à mettre en œuvre. Ces techniques n’étaient pas employées « au feeling » mais dans des contextes précis et à la suite d’un long apprentissage."

Cet extrait est tiré d'une description contemporaine, au vingtième siècle, mais le propos pourrait fort bien s'appliquer aux matrones du siècle précédent: elles aussi possèdent un savoir-faire lié à l'expérience, et à une grande attention apportée aux jeunes mères et à leurs enfants. Elles savent faire retourner le bébé dans le ventre de la mère, s'il ne se présente pas tête en bas, ou dépister des jumeaux. Ceci dit, ce sont les premières coupables exposées à la vindicte publique si des accidents se produisent. Aussi sont-elles très prudentes, même si la mortalité infantile et périnatale, pour les jeunes mères, reste très élevée, faute d'une hygiène pas toujours suffisante, et faute aussi aux épidémies, nombreuses et récurrentes.

La descendante de l'une d'entre elles, Expédite Laope-Cerneaux, a ainsi raconté dans un beau livre paru en 2014, sous une forme romancée, l'histoire de son aïeule, Clotilde

La mortalité et les soins au XIXème siècle

La mortalité infantile

Elle touche tous les milieux sociaux: aussi bien les familles aisées que les populations des travailleurs, les plus démunies.

Une pratique en vogue à l'époque, avec les débuts de la photographie, consiste pour les familles aisées à se prendre en photo avec les défunts. Voir à cet effet le travail sur le "mourning portrait" et sa fonction dans l'accompagnement du deuil.

Il est probable que le photographe belge EYCKERMANS (dont nous parlerons bientôt) ait eu à exercer cette pratique à l'île de la Réunion.

Mourning Father, americandaguerreotypes

La mortalité générale

La principale cause de décès, en lien avec l'engagisme (autrement dit le recrutement de travailleurs indiens jusqu'en 1882) puis d'Africains, de Malgaches et de Comoriens ensuite, est le paludisme. Ou le choléra. Ces fleaux ne disparaîtront vraiment qu'au milieu du vingtième siècle.

Tableau réalisé par Pauline TAMARA, étudiante, à partir de données de l'économiste HO Haï Quang

Tableau comparatif à partir des chiffres donnés par  H0 Haï Quang, Escalvagisme et engagisme,

La clé de l'hôpital

Il est obligatoire pour les propriétaires d'usines et de propriétés importantes, de bâtir un hôpital en dur, en particulier depuis l'épidémie de choléra de 1859.

La clé que la jeune femme porte au cou est peut-être celle de l'hôpital de Bel Air, dont il ne reste plus rien. Des médicaments, de la nourriture, des vêtements de rechange y étaient entreposés, et parfois même, l'hôpital pouvait servir de lieu de détention provisoire pour les délits légers. De là, la nécessité de fermer à clé le bâtiment.

Le fac-simile ci-dessous reproduit le plan d'un asile pour les malades infirmes ou trop vieux, construit par la famille Kerveguen, dans un lieu un peu isolé, près de Saint-Pierre.

En tous les cas, il n'était pas d'usage, en ce temps-là, d'aller accoucher à l'hôpital, sauf cas de force majeure.

Fac simile asile Saint-Gabriel

La suite de ce triptyque très prochainement !

En attendant, vous pouvez suivre nos recherches et découvertes sur les réseaux sociaux, et communiquer avec nous

Vous pouvez également en apprendre plus sur le site belair.hypotheses.org où les recherches autres que celles liées au projet de Forget me not, mais pas si éloignées que ça au final...allez y jeter un coup d'oeil, vous y apprendrez beaucoup :)